top of page

Le triangle de Karpman : quand nos relations nous enferment dans des rôles

Photo du rédacteur: Geraldine Sol
Geraldine Sol
8 août
4 min de lecture

Une discussion commence.

Quelqu'un se sent attaqué. Un autre intervient pour le défendre. Le ton monte. Celui qui voulait aider finit par reprocher à l'autre de ne rien faire pour s'en sortir. Celui qui semblait agresser explique qu'en réalité, personne ne l'écoute jamais.

Et parfois, en quelques minutes, tout le monde a changé de rôle.

C'est précisément ce que décrit le triangle dramatique de Karpman.

Imaginé par le psychiatre Stephen Karpman à la fin des années 1960, ce modèle décrit trois positions relationnelles dans lesquelles nous pouvons nous enfermer : Victime, Sauveur et Persécuteur.

Il ne s'agit pas de personnalités.

Nous ne sommes pas Victime, Sauveur ou Persécuteur.

Nous occupons momentanément l'une de ces positions dans une relation.

Et nous pouvons passer très rapidement de l'une à l'autre.


La Victime : « Je ne peux pas »

Dans cette position, je me sens impuissant face à ce qui m'arrive.

Je peux attendre que quelqu'un comprenne, décide, intervienne ou règle la situation à ma place.

Ce n'est pas la souffrance qui fait entrer dans le triangle. On peut être réellement victime d'une injustice ou d'une agression sans adopter cette position relationnelle.

Le triangle commence lorsque je ne me reconnais plus suffisamment de pouvoir d'action.

La question implicite devient :

« Qui va faire quelque chose pour moi ? »


Le Sauveur : « Je vais m'en occuper pour toi »

Le Sauveur part souvent d'une très bonne intention.

Il aide. Il conseille. Il protège. Il anticipe.

Parfois même avant qu'on lui ait demandé quoi que ce soit.

La difficulté apparaît lorsqu'en voulant aider l'autre, il finit par faire à sa place.

Il se rend indispensable et, involontairement, peut conforter l'autre dans l'idée qu'il n'est pas capable de résoudre lui-même la situation.

Sa question implicite pourrait être :

« Qu'est-ce que je peux faire à ta place ? »

alors qu'une relation plus responsabilisante demanderait :

« De quoi as-tu besoin pour pouvoir agir ? »


Le Persécuteur : « C'est de ta faute »

Le Persécuteur critique, accuse, juge, impose ou cherche un responsable.

Il peut avoir raison sur le fond.

Ce qui le fait entrer dans le triangle est la manière dont il utilise sa position : l'autre devient le problème.

« Tu ne comprends jamais rien. »

« Il faut toujours tout faire à ta place. »

« Si nous en sommes là, c'est à cause de toi. »

Le comportement de l'autre n'est plus simplement questionné : c'est la personne elle-même qui est mise en cause.


Ce qui rend le triangle si puissant : on change de place

C'est probablement la partie la plus intéressante du modèle.

Les rôles ne sont pas fixes.

Un manager peut commencer en Sauveur :

« Laisse, je vais terminer le dossier pour toi. »

Puis, après avoir passé deux heures supplémentaires dessus, devenir Persécuteur :

« Franchement, je dois toujours tout faire ici. »

Et quelques minutes plus tard se sentir Victime :

« De toute façon, personne ne voit tout ce que je fais pour cette équipe. »

Sauveur. Persécuteur. Victime.

Trois positions dans la même soirée.

C'est souvent ce déplacement qui rend certaines relations si épuisantes : chacun réagit à la position de l'autre et le scénario finit par s'autoalimenter.



Comment savoir si je suis entré dans le triangle ?

Quelques questions peuvent servir de signal d'alerte :

Suis-je en train de faire quelque chose que l'autre pourrait faire lui-même ?

Est-ce que j'attends de quelqu'un qu'il règle une situation qui relève aussi de ma responsabilité ?

Suis-je en train de chercher un coupable plutôt qu'une solution ?

Ai-je réellement demandé à l'autre ce dont il avait besoin avant de l'aider ?

Est-ce que je parle encore du problème, ou sommes-nous désormais en train de nous battre sur qui a tort et qui a raison ?

La dernière question est souvent particulièrement utile.

Quand le sujet initial disparaît derrière la relation, il y a de fortes chances que le triangle ne soit pas très loin.


Sortir du triangle : remettre de la responsabilité

On ne sort pas du triangle en trouvant le « gentil » et le « méchant ».

On en sort en changeant de posture.

À la place de la Victime, retrouver son pouvoir d'action :

« Qu'est-ce qui dépend de moi maintenant ? »

À la place du Sauveur, soutenir sans se substituer :

« De quoi as-tu besoin de ma part ? »

À la place du Persécuteur, confronter sans dévaloriser :

« Quel est le comportement qui pose problème et qu'est-ce qui doit changer ? »

Le problème n'a pas nécessairement disparu.

Le désaccord non plus.

Mais chacun retrouve sa part de responsabilité.

Et c'est souvent suffisant pour que la relation recommence à bouger.


Aider n'est pas sauver

C'est probablement la distinction que je trouve la plus utile dans ma pratique.

Aider quelqu'un, c'est augmenter sa capacité à agir.

Le sauver, c'est parfois agir à sa place.

La frontière peut être extrêmement fine.

Elle l'est particulièrement pour les managers, les RH, les coachs, les parents ou toutes les personnes dont le rôle consiste précisément à accompagner les autres.

La bonne intention ne protège donc pas du triangle.

Parfois, elle en constitue même la porte d'entrée.

La question que je me pose alors est très simple :

« Ce que je suis en train de faire rend-il l'autre plus capable d'agir sans moi ? »

Si la réponse est non, il mérite peut-être de regarder ce qui est en train de se jouer.


Quand le modèle rencontre la réalité

Dans le Laboratoire, je raconte l'histoire d'une DRH nouvellement nommée au comité de direction.

En voulant protéger son équipe, elle s'est retrouvée dans une position de Sauveur. Après une remarque humiliante de son DG, elle a attendu que les autres membres du CODIR prennent sa défense.

Ils ne l'ont pas fait.

Le travail n'a alors pas consisté à chercher qui aurait dû sauver qui.

Il a consisté à l'aider à retrouver la place depuis laquelle elle voulait agir.



bottom of page