top of page

01 - Salle Debussy

Il y a des moments où une vie change sans bruit.

Le mien s'est joué dans les coulisses de la salle Debussy.

Elève au conservatoire. 11ème (et dernière) année. Dans quelques minutes, je vais interpréter le quinzième nocturne de Chopin. Un camarade me demande, métronome à la main, à quelle vitesse je joue le morceau. Je ne me souviens plus de ma réponse.

En revanche, je me souviens parfaitement de mes mains.

Depuis des années, elles sont couvertes d'eczéma. Les poussées changent de forme, mais ne me quittent jamais vraiment : des plaques, des boutons, des croûtes, des crevasses. J'ai tout essayé. Les traitements dermatologiques. Les bains de permanganate de potassium. Les séances d'UV. Les injections de cortisone. Rien n'y fait. J'ai mal. Je porte des gants en coton blanc. En primaire, je ne donne pas la main à mes copines quand on se met en rang.


À chaque audition, la même peur revient.

Je m'installe devant le piano avec l'estomac noué. Avant même la première note, je sais que je vais devoir lutter contre moi-même. Jouer demande déjà de la concentration. Moi, il faut d'abord que je trouve le courage de ne pas partir.

Puis, ce jour-là, au milieu d'un arpège, une crevasse s'ouvre. Main droite.

Je sens la douleur.

Puis le sang.

Puis la honte.

Je n'arrête pas.

Je termine le morceau.

Comme on termine parfois des choses que l'on sait déjà finies.
 

En quittant la scène, dans le silence comme toujours, quelque chose a changé. Ce n'est pas une décision. C'est une sensation.

Je ne suis pas à ma place.

[Comprendre la psychosomatisation →Ressources]

Quelques années plus tard, je donne mon premier cours de communication à l'Université Lumière de Lyon. Mes mains ont cicatrisé depuis l'arrêt du Conservatoire, et l'eczéma n'est pas revenu...

Jeune. Inexpérimentée. Face à trois cents étudiants dans un grand amphithéâtre.

Objectivement, j'ai toutes les raisons d'être impressionnée.

Et pourtant...

Je ne ressens aucune peur.

Seulement de la joie.

Une énergie que je ne connaissais pas.
 

La sensation étrange que tout est simple, fluide, léger, facile.

Que je peux être juste moi-même.

Que je suis exactement à ma place.
 

Pendant ce premier cours, je me suis souvenue de la salle Debussy.

Je n'ai pas pensé au piano.

J'ai pensé à la différence énorme entre deux sensations.

D'un côté, l'immense effort que demande le fait d'occuper une place qui n'était pas la mienne.

De l'autre, l'énergie presque naturelle qui apparaît lorsque l'on est au bon endroit.

Depuis plus de vingt ans, j'accompagne des dirigeants, des managers, des équipes et des organisations. En apparence, nous parlons de leadership, de management, de coopération, de conflits, de transformation ou de conduite du changement.

En réalité nous parlons de la juste place des personnes dans des systèmes.


Quand je coache un dirigeant qui parle trop.

Quand  j'aide un manager à prendre sa légitimité.

Quand j'accompagne une personne qui n'ose plus décider.

Quand je travaille avec un CODIR où personne ne laisse de place aux autres.


Nous ne parlons pas de leadership en fin de compte.

Je cherche où chacun se place.

Je remets du mouvement.
 

Qui est à sa juste place ?

Qui ne l'est plus ?

Qui cherche encore la sienne ?

Qui aurait besoin de changer de place ?

Et qui, parfois, gagnerait à laisser davantage de place aux autres ?


Je ne crois plus que les difficultés dans les organisations soient uniquement des problèmes de compétences, de méthodes ou de processus.

Très souvent, ce sont des difficultés de place.


Le manager qui n'ose pas décider.

L'expert devenu responsable sans avoir trouvé sa posture.

Le dirigeant qui continue à tout porter.

Le collaborateur qui ne se sent plus légitime.

L'équipe qui ne sait plus qui fait quoi.


À chaque fois, derrière les symptômes, je retrouve cette même question.

La place.


Mon approche ne naît pas d'un concept. Elle naît d'une crevasse qui s'ouvre sur un arpège de Chopin.

Ce texte est sans doute le premier de ce laboratoire parce qu'il raconte l'origine de tous les autres.

Avant les méthodes.

Avant les modèles.

Avant les outils.
 

Et la découverte, profondément inscrite dans mon corps, qu'une vie peut commencer le jour où l'on accepte enfin de quitter une place qui n'est pas la sienne.

salle debussy
bottom of page