Quand le corps parle avant nous
- Geraldine Sol

- 9 août
- 3 min de lecture
Pendant des années, j'ai eu de l'eczéma sur les paumes des mains.
Pas un peu.
Des plaques, des boutons, des croûtes, des crevasses.
J'ai essayé les traitements dermatologiques. Les bains de permanganate de potassium. Les UV. Les injections de cortisone.
Cela allait mieux. Puis cela revenait.
Et surtout, je continuais à jouer du piano.
Dans Salle Debussy, je raconte ma dernière audition au conservatoire.
Ce jour-là, une crevasse s'est ouverte sur un arpège du quinzième nocturne de Chopin.
J'avais mal. Je saignais. J'avais peur.
Et pour la première fois, quelque chose est devenu évident : je ne voulais plus être là.
J'ai arrêté le conservatoire.
Et quelques semaines plus tard, mes mains ont guéri.
L'eczéma a disparu.
Psychosomatique ne veut pas dire imaginaire
Pendant longtemps, le mot psychosomatique a parfois été utilisé comme une façon un peu rapide de dire : « c'est dans votre tête ».
Ce n'est pas ce qu'il signifie.
Notre corps et notre vie psychique ne fonctionnent pas dans deux univers séparés. Le stress, notamment, peut influencer ou aggraver certaines maladies de peau, dont l'eczéma. Cela ne signifie ni que la maladie est inventée, ni qu'elle a nécessairement une cause psychologique unique.
Une maladie reste une maladie.
Et je serais bien incapable d'affirmer aujourd'hui que le conservatoire causait mon eczéma.
Mais je sais ce qui m'est arrivé.
Pendant des années, mes mains ont été malades.
J'ai quitté un endroit dans lequel je vivais une tension considérable.
Quelques semaines plus tard, elles ne l'étaient plus.
Cette coïncidence-là a compté dans mon histoire.
Ce que mon corps savait et que je ne savais pas encore dire
Avec le recul, ce qui m'intéresse n'est finalement pas de démontrer une relation de cause à effet.
C'est le décalage.
Mon corps manifestait quelque chose depuis longtemps alors que, consciemment, je continuais.
Je travaillais.
Je préparais mes morceaux.
Je passais mes auditions.
Je faisais ce qu'il fallait faire.
Et je ne parvenais pas encore à me dire :
« Je ne suis pas à ma place. »
Il m'a fallu cette dernière audition pour que ce que je ressentais depuis des années devienne enfin pensable.
Depuis, je suis particulièrement attentive à ce que le corps raconte dans les périodes professionnelles difficiles.
La boule au ventre du dimanche soir.
La gorge qui se serre avant certaines réunions.
Les nuits qui deviennent mauvaises.
Les épaules qui se contractent.
L'épuisement qui apparaît à certains endroits et disparaît à d'autres.
Ce sont des symptômes qui peuvent avoir de nombreuses causes et qui, lorsqu'ils persistent, méritent évidemment d'être regardés aussi sur le plan médical.
Mais je crois qu'ils peuvent également nous inviter à poser une question.
Pas nécessairement :
« Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? »
Mais parfois :
« Qu'est-ce qui, dans la situation que je vis, ne me convient plus ? »
Le corps sait-il avant nous ?
Je n'en ferais pas une règle.
Une douleur ne signifie pas qu'il faut démissionner.
Un eczéma ne révèle pas notre orientation professionnelle.
Et toute manifestation physique n'est évidemment pas le message caché d'un conflit intérieur.
Mais mon histoire m'a laissé une conviction.
Nous pouvons être extrêmement doués pour continuer.
Pour rationaliser.
Pour nous adapter.
Pour nous convaincre que nous devons tenir encore un peu.
Le corps, lui, ne raisonne pas de cette manière.
Il réagit.
Et parfois, peut-être, il nous oblige à regarder quelque chose que nous n'étions pas encore prêts à voir.
Mes mains ne m'ont pas dit de quitter le conservatoire.
Mais lorsque je l'ai quitté, elles ont guéri.
Je ne peux pas faire de cette histoire une vérité scientifique.
J'en ai fait une question que je garde depuis :
Et si le corps savait parfois avant nous que nous ne sommes plus à notre place ?


