Le codéveloppement : quand apprendre ensemble ne veut pas dire penser pareil
- Geraldine Sol

- 18 mai
- 4 min de lecture
On entend beaucoup parler d'intelligence collective. Parfois un peu trop.
Comme si réunir des personnes dans une salle suffisait à produire de la coopération, de la créativité, de la performance.
Or ce n'est pas parce qu'il y a un collectif qu'il y a une équipe. Et ce n'est pas parce qu'il y a une équipe qu'il y a de l'intelligence collective.
C'est probablement pour cela que j'aime autant le CODEV. Parce qu'il ne repose pas sur une vision naïve du collectif. Parce qu'il part d'un constat simple, et souvent sous-estimé : travailler ensemble, ça s'apprend.
Le CODEV, c'est quoi exactement ?
Le codéveloppement professionnel est une méthode créée dans les années 1990 par Adrien Payette et Claude Champagne, deux Québécois convaincus que les professionnels apprennent davantage à partir de leurs situations réelles que de n'importe quel cours théorique.
Le principe est d'une simplicité désarmante : un petit groupe de pairs travaille ensemble à partir d'une problématique concrète apportée par l'un d'entre eux.
Pas de cas fictif. Pas de "best practice" plaquée hors contexte. Pas d'expert qui saurait mieux que les autres.
On part du réel — une difficulté managériale, un conflit, une décision délicate, une perte de sens, une relation qui accroche. Et c'est précisément parce que les sujets sont vrais que les apprentissages le deviennent aussi.
"Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin" ? Pas si vite.
Cette formule circule beaucoup. Je ne suis pas totalement convaincu par elle.
Elle laisse entendre que le collectif serait naturellement plus performant. Or un collectif peut aussi ralentir, disperser, créer de la confusion, générer du conformisme, diluer les responsabilités — et produire beaucoup de réunions pour peu de mouvement.
L'efficacité collective ne vient pas automatiquement du nombre. Elle émerge uniquement quand un groupe apprend à fonctionner : à s'écouter réellement, à réguler ses tensions, à se dire les choses, à construire de la confiance, à penser ensemble plutôt qu'à juxtaposer des opinions.
Sinon, on obtient ce que Vincent Lenhardt appelle une "collection d'individus". Et la nuance est immense : une addition de talents individuels ne crée pas nécessairement une intelligence collective.
Pourquoi le CODEV fonctionne si bien ?
Justement parce qu'il ne repose pas sur une vision idéalisée du groupe.
Une séance de CODEV ne ressemble pas à un tour de table où chacun donne son avis. Elle suit une structure précise : présentation de la situation, clarification par les questions du groupe, formulation de la demande, phase de consultation, plan d'action, partage des apprentissages.
Et ce cadre change tout.
Parce qu'il oblige progressivement les participants à développer des compétences rarement travaillées dans les organisations : écouter sans interrompre, questionner sans projeter, différer le conseil, accueillir la différence, distinguer son vécu de celui de l'autre.
Autrement dit : le CODEV apprend autant à aider qu'à se laisser aider. Ce n'est pas anodin.
Ce qui se joue réellement dans un groupe de CODEV
Au début, beaucoup arrivent avec une posture assez classique : vouloir résoudre vite, rassurer, conseiller, démontrer leur expertise.
Puis quelque chose change.
Les participants découvrent qu'une bonne question peut être plus utile qu'une solution immédiate. Ils réalisent qu'ils ne sont pas seuls à vivre certaines difficultés. Et cela produit souvent un effet puissant : la diminution du sentiment d'isolement.
Parce qu'au fond, beaucoup de professionnels pensent en secret qu'ils devraient déjà savoir, qu'ils sont les seuls à rencontrer ces obstacles, que demander de l'aide est une faiblesse.
Le CODEV vient doucement déconstruire tout cela.
Des bénéfices qui vont bien au-delà des solutions
Oui, les participants repartent souvent avec des pistes d'action concrètes. Mais les effets les plus profonds sont ailleurs.
Avec le temps, les groupes développent une meilleure qualité d'écoute, plus de recul, une pensée plus systémique, moins de réactivité défensive, une communication plus mature. La posture managériale se solidifie. La compréhension des dynamiques relationnelles s'affine.
On ne travaille donc pas uniquement sur des problèmes. On transforme progressivement des manières d'être. Et cela change profondément la façon de manager, de coopérer et de décider.
Dans quels contextes l'utiliser ?
Le CODEV est particulièrement pertinent dans les environnements complexes, mouvants, relationnels — là où les réponses toutes faites ne suffisent plus.
Je l'utilise régulièrement avec des managers, des CODIR, des équipes en transformation, des RH, des formateurs, des professionnels de santé. Des contextes qui demandent de gérer l'incertitude, de décider avec des informations incomplètes, de coopérer sans toujours avoir d'autorité hiérarchique, de tenir dans la durée.
Sur ces sujets-là, les approches purement descendantes montrent vite leurs limites.
La qualité d'animation change tout
Un mauvais CODEV peut devenir une réunion bavarde, un concours de conseils, ou une discussion sympathique mais inutile.
L'animation est donc essentielle — et elle ne se résume pas à suivre des étapes. L'enjeu est de créer un espace suffisamment sécurisant pour permettre la vulnérabilité sans mise en danger, le désaccord sans violence, la confrontation sans domination, la profondeur sans lourdeur.
Cela demande une vraie posture. Pas simplement une méthode.
Ce que j'aime profondément dans le CODEV
Cette approche réhabilite quelque chose que beaucoup d'organisations ont progressivement perdu : le droit de réfléchir ensemble.
Pas uniquement produire. Pas uniquement performer. Pas uniquement aller vite.
Réfléchir. Écouter. Prendre du recul. Comprendre ce qui se joue réellement dans les relations.
Le CODEV nous rappelle que l'intelligence collective ne naît pas du simple fait d'être plusieurs. Elle naît de la manière dont les personnes apprennent à travailler ensemble.
Et ça — ce n'est pas un détail.